Bis repetita placent, à c’qui paraît.
J’en étais à deux épisodes relatés ici bas (ma toute toute première fois, et puis la suivante). J’ai même sauté le troisième, dites donc (oui, je sais, j’entends déjà des plaintes) pour en venir directement au quatrième.
C’était il y a peu de temps, on jouait Caligula, un ballet contemporain sur une musique de répondeur (Vivaldi, les quatre saisons) mâtinée de quelques volutes de synthétiseur. Pour ce que j’en ai vu (c’est-à-dire : peu), depuis mon balcon haut perché, le ballet était bien plus sage que le film de Tinto Brass dont la version hardorisée par Bob Guccione avait fait scandale à l’époque. Je n’avais pas d’amante disponible ce soir pour m’accompagner. N’allez pas croire que j’ai à ma disposition un large vivier de femelles folles de mon corps, prêtes à accourir à mon premier claquement de doigt si j’ai quelques heures de mon précieux temps à leur consacrer. Non, juste cinq ou six. Mais Machine se rôtissait les fesses sous le soleil de Bali, Bidule n’était pas d’humeur, Truc faisait des simagrées parce que je m’y prenais tard, Unetelle ne pouvait pas de débarrasser de son mari, etc. etc. J’y allais donc avec ma bite et mon couteau et sans la comparse permettant la parité généralement requise dans ces soirées. Mais le petit comité qui m’attendait dans le bistro d’avant le match (deux femmes, deux hommes, dont le libertin erratique – de moins en moins erratique, d’ailleurs – que je ne présente plus) était open et chacun accepta que la partie carrée tint du pentagone. Tout le monde était de joyeuse humeur, G*** nous régalait de sa vivacité et c’est donc dans une ambiance détendue que, tous les cinq, nous gravîmes les marches qui nous amenaient dans la loge de côté du cinquième balcon.
Pour moi qui en étais à ma quatrième soirée libertine à l’Opéra, le risque d’être blasé menaçait. Aussi l’enthousiasme de ceux qui, pour la première fois, découvrent les velours rouges, les dorures des statues géantes qui nous surplombent, dont les gros orteils sont comme une invitation à la morsure - Grand fou ! – faisait plaisir à voir.
Le spectacle démarra rapidement, chacun se penchant un peu pour apercevoir ce qui, sur la scène, pouvait l’être. Les deux couples formaient chacun leur paire, et je me tenais un peu en recul, spectateur, sans envie particulière d’affirmer le rôle que j’avais à jouer. Il faut dire que j’ai un peu de mal, dans ces situations-là, à bander. Non pas que ma tête raide se refuse à toute représentation ; simplement mon désir (plus exactement : sa manifestation érectile) est généralement furtif et ces soirées-là ont donc une composante contemplative pas du tout désagréable, mais toutefois un peu frustrante.
Une relativement récente soirée à quatre – dont il faut absolument que je vous parle – m’a montré que ce n’était pas le surnombre de partenaire qui était en cause, comme je l’avais pourtant imaginé J’avais réfléchi et je m’étais que c’était donc les circonstances qu’il fallait blâmer. Le silence maximal à respecter, l’obscurité qui ne permet pas de totalement jouir du spectacle des corps, l’espace restreint dans lequel on peut évoluer, pour ne pas risquer de se faire repérer, de cette somme de contraintes résulte sans doute un frein pour le bon fonctionnement de ma méc-a-nique, quand, chez d’autres tempéraments, l’extraordinaire des lieux constitue au contraire un booster pour leur libido.
Je me plaçais donc dans une attitude passive, laissant les sens des autres s’enflammer avant les miens. J’observais celui qui, corps plaqué contre sa partenaire qui regardait – ou faisait semblant de regarder – la scène, laissait courir ses mains sur son corps, s’attardant sur ses fesses, remontant la courte jupe pour faire apparaître ses globes charnus, s’insinuant plus intimement encore sur la ligne de frontière noire qui délimite chez chacun d’entre nous, humains, la moitié gauche de la moitié droite. Je regardais C***, qui avait rapidement entraîné G*** dans la « backroom », qui l’embrassait, la caressait, révélait ses seins au grand soir, tandis qu’elle, d’un geste sûr de la main, caressait à travers son pantalon noir sa verge qui avait vite pris de l’ampleur. Ils furent suivis par le deuxième couple qui, juste à côté, vivait sa propre vie. Moi, je matais, et force est de constater que je bandais du spectacle. Je troquais bien vite ma posture contemplative contre une attitude timidement active, là je tendais une main, frôlais une jambe, palpais une hanche, caressais un cou, là je lançais mes lèvres, embrassait une peau ou une autre.
Je ne me souviens plus comment les choses ont dégénéré – ou plutôt, je vous épargne l’habituel récit de comment les choses s’enchaînèrent, pipe par ci, cunni par là, effusions, bla bla bla. Toujours est-il que je finis par me retrouver face à G*** à quatre pattes sur la banquette, sa bouche gobant mon sexe, sa chatte essuyant les assauts de C***, ce dernier m’embrassant (à moins que ce ne soit le contraire), si bien que nos trois corps dessinaient un triangle équilatéral approximatif qui aurait pu illustrer l’ouvrage Souvenirs j’ai haut mes triques (éd. Nathan).
Ça ne vous étonnera pas, mais ça m’étonna moi : mon plaisir montait. Alors qu’en pareille circonstance, généralement, je suis comme en retrait de moi-même, contemplant la scène comme si j’en étais extérieur, là, j’étais vraiment dans le feu de l’action, sans me poser plus de question. G*** me suçait avec application, avec talent, avec naturel, tout ce que vous voudrez, mais elle me suçait bien. Non, je ne sentais pas une technique spéciale, un talent spécifique, une méthode rare ; non, la fellation n’avait rien de particulièrement étonnante, c’était une femme qui suçait un homme avec ce mélange d’habitude (je fais comme j’ai l’habitude de faire) et d’improvisation (je m’adapte à la situation) que tout être à l’écoute de l’autre met en pratique quand il baise pour la première fois avec un inconnu.
Non, je n’étais pas paniqué, mais je n’étais pas préparé ; jamais je n’avais joui lors de ces soirées à l’Opéra. Alors ma première réaction a été de demander à G*** de s’arrêter. Pour que je reprenne mes esprits. Pour que je laisse le plaisir s’éloigner et reprendre mon rôle de queue dressée. Mais soit G*** n’a pas entendu ce que je lui ai susurré à l’oreille, soit elle ne l’entendait pas de cette oreille et elle a continué, sa main autour de mes couilles et sa bouche fourreau. J’aurais pu me faire la belle, mais je suis resté en place et après tout : jouir, pourquoi pas ? Alors j’ai grogné, j’ai laissé passer ce seuil où, même si les stimulations cessent, l’orgasme va tout de même surgir, j’ai à nouveau glissé à l’oreille ce simple « Attention ! » qui voulait dire que j’allais jouir mais elle n’a pas changé d’un iota la détermination avec laquelle elle faisait coulisser ma queue entre ses lèvres et quand j’ai lâché mes petites rafales de sperme, c’était dans sa bouche qui continuait le va-et-vient, jusqu’à ce que la caresse devienne trop sensible et que je mette un point d’arrêt à ses fourbes manœuvres. Me faire jouir ! Moi ! Pour la peine, je l’embrassais et sa langue avec la mienne brassaient mon foutre qu’elle n’avait pas avalé, par prudence sans doute, ou pour me le réserver. Frappé de cette petite mort, je ne sais pas si elle-même a joui du pistonnage de C***, ni même si lui aura su s’abandonner au plaisir…
La soirée n’était pas tout à fait terminée. Il y eu d’autres bouches à circonscrire et d’autres cons à gober, d’autres mélanges à inventer, mais déjà je n’en espérais pas plus. J’ai été frappé par la plénitude, l’entièreté de ce moment.
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Illustration : Frédéric de Fontenoy.



