Site icon Comme une image

Lettre polie à quelques amis qui se trompent sur l’infidélité

Pour ceux qui me suivent sur Twitter, vous avez pu être témoins il y a une poignée de jours d’une passe d’armes plutôt virulente au sujet de l’infidélité, opposant des infidèles ou des ex-infidèles (dont j’étais) et, dans le camp adverse (car il y avait vraiment bataille), des polyamoureux.

La chose qui m’a particulièrement choqué dans ce débat fut la violence avec laquelle fut condamné le mensonge dans leur bouche1. J’aurais imaginé plus de tolérance de la part de ces personnes qui vivent pourtant dans un univers tellement proche du mien (cela fait longtemps que je ne me pose plus la question de savoir quelle étiquette poser sur une personne que je vais croiser dans une soirée lubrique : polyamoureuse, libertine, pansexuelle, switch, tout ce que tu voudras !). La deuxième chose, choquante elle aussi, fut que le mensonge était, dans leur bouche, décrété comme « objectivement, absolument, universellement » mauvais, sans nuance et sans reconnaître qu’il s’agissait là d’un jugement personnel, d’un choix moral qu’ils avaient fait, eux. Je lis dans le texte publié sur le burp d’un des protagonistes de cette confrontation : « Et je ne comprends pas que l’on ne puisse pas admettre que biaiser, mentir, cacher, [c’est] lâche » (on conviendra que « lâche » nous place bien dans le champ du jugement de valeur).

La mémoire courte

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais rapidement esquisser la question « D’où viens-tu, poly ? » Sans prétendre être historien ni sociologue (on trouvera sur la vaste toile des articles bien plus pertinents et précis sur ce sujet), on peut dire grossièrement que le polyamour est un courant de pensée du rapport de couple né du constat que le fonctionnement « classique » du couple est voué, dans une majorité de cas, à l’échec. Un ouvrage que j’ai régulièrement cité, La déliaison amoureuse de Serge Chaumier, brosse l’histoire du couple à travers les époques, constate que le modèle majoritaire actuel (« le couple se doit d’être amoureux, voire passionnel, et quand la passion retombe, que la routine s’installe, le couple se rompt pour se reformer ailleurs ») banalise la séparation et esquisse un nouveau modèle (on sent que c’est la proposition de l’auteur) où, en complément de la cellule familiale (avec ou sans enfant) où une sorte d’amour-habitude lie confortablement le couple, chacun va trouver ailleurs la passion vive et fugace sans que cela ne remette en cause la complicité du proto-couple. Et ce, de façon ouverte, au lieu de recourir à l’adultère.

Sur le constat que « la passion sexuelle, c’est quand même cool » et « la passion sexuelle n’a qu’un temps » (cf. L’amour dure trois ans) couplé de « arrêtons de faire souffrir ceux qu’on aime » s’est forgé le modèle polyamoureux, conceptualisé de façon embryonnaire il y a environ un siècle et commençant à avoir pignon sur rue depuis à peine une dizaine d’année. Pour autant, ce modèle reste encore très marginal et même si les médias et les magazines féminins en parlent maintenant comme on parlait de l’échangisme avant, comme quelque chose d’épatant réservé à ceux qui ont le cœur bien accroché, la vox populi dira quand même que tout ça est bien dégueulasse.

Pour fréquenter de très (très) près quelques polyamoureux dont certains ayant participé au débat, je peux vous garantir que ce qui nous sépare est bien plus mince que ce qui nous relie : ce sont des personnes qui aiment les plaisirs charnels et ne conçoivent plus de se limiter à un seul partenaire. Mais voilà, eux ont eu la chance (ou le courage, ou l’opportunité) de former leur couple principal (quand ils n’ont pas une vie de célibataire) avec une personne partageant leur conception du couple, ils ont soudain oublié que la vie n’était pas si simple2 quand ce n’était pas encore le cas.

C’est tellement simple de jouer la probité, la moralité et la bienveillance quand on n’a plus à s’embarrasser de vivre avec les 99,9 % de la population qui n’adhère pas au concept.

Cinquante nuance de gris

Parce qu’effectivement, être adultère, c’est recourir au mensonge (a minima par omission), c’est aussi prendre le risque de faire souffrir son conjoint, c’est faire, seul, un choix qui concerne également l’autre avec le risque de lui faire mal. Tous ces arguments ont été avancés et je ne vais pas chercher à les contrer. Ils sont factuels. Ils sont tout simplement constatés. Sebleo76 lui-même le raconte : comment il a choisi de tromper sa femme, comme il l’a fait souffrir, etc.
Malgré les pincettes qu’il prend en précisant dans son billet qu’il ne parle que de son expérience et de son point de vue, il perd parfois de vue que son expérience personnelle, fut-elle comparable à bien d’autres, n’a pas valeur universelle. Il prétend qu’il a été lâche, qu’il a fui le dialogue ; je ne connais pas son histoire mais je pense qu’il a peut-être la mémoire courte et que, s’il n’a pas jugé possible le dialogue à cette époque, il n’en porte sans doute pas toute la responsabilité.

J’en viens ici à mon credo : les histoires de couple se construisent à deux. Si l’on sort en tout cas des cas extrêmes de violeurs ou de pervers narcissiques où, j’en conviens, il serait indélicat de prétendre que la victime partage une part de responsabilité avec son bourreau, je prétends que dans un couple fondé sur l’amour, il y a une place pour le dialogue et l’écoute, mais que cette place peut sérieusement s’amenuiser quand les projets, les aspirations des deux tenants du couple commencent à diverger une fois dissout le ciment de la passion (où tout est si parfait, mon amour…). La rupture du dialogue n’est donc pas toujours de la responsabilité de celui à qui des ailes va pousser pour aller voir ailleurs. Dans mes efforts pour faire de mon couple un espace d’épanouissement sexuel, je me suis pris plusieurs fins de non-recevoir avant de prendre la décision, certes unilatérale, d’aller construire hors de mon couple des histoires parallèles. Quand votre partenaire ferme toutes les portes que vous essayez d’ouvrir ensemble, est-ce « lâcheté » que de choisir d’ouvrir une porte seul ? Moi, j’appelle ça « préservation de soi ». On peut y voir une forme d’égoïsme, certes. Mais voir l’infidèle comme celui qui fait souffrir l’autre (ou prend le risque de le faire souffrir) sans prendre en compte que l’infidélité peut être une réponse à une souffrance, c’est voir le monde d’une façon manichéenne sans prendre la peine de réfléchir aux nuances.

Un mot aussi sur la distinction à faire entre le mensonge et la révélation du mensonge. Considérer que « le mal est fait » dès que le mensonge est prononcé, c’est se placer comme être omniscient, prêt à juger chacun comme Dieu au moment du jugement dernier. Tous les mensonges ne sont pas découverts. Tous les adultères ne finissent pas dans un bain de larmes et de douleur. On ne compte plus les cas où le conjoint trompé ferme les yeux (consciemment ou pas) pour préserver un équilibre de couple (« Ça m’arrange qu’il/elle aille baiser ailleurs tant que cela reste socialement caché »).

Enfin, considérer que le mensonge est, par essence, mauvais, c’est aussi oublier tous les cas où le mensonge est bienveillant (pour rassurer, pour faire rêver, pour encourager…) et oublier tout autant combien la vérité peut, elle, a contrario, être parfois blessante, brutale. Pour nous recentrer sur l’adultère, le conjoint qui, rongé par la culpabilité, « avoue tout » à son partenaire pour qu’il se démerde avec ça, c’est encore un grand classique.

Le contrat implicite n’est pas explicite

Les couples poly ont au moins un avantage clair sur les couples « classiques », c’est que le contrat de couple qui les unit (et je ne parle pas de contrat notarial ni d’engagement devant le maire ou le curé, vous m’avez compris), tout du moins pour le chapitre de leur vie sexuello-sentimentale, est explicite. Comme ce point est central dans la « philosophie » de vie polyamoureuse, les lignes entre ce qui est autorisé et ce qui est interdit, entre ce qui doit être partagé et ce qui doit rester tu, sont clairement tracées. Pour les autres couples, le contrat n’est pas toujours aussi clair qu’on veut bien le croire. La société a évolué ; l’adultère n’est plus un motif suffisant de divorce pour faute [ERRATUM du 20/06/17 : une lectrice bien informée m’indique que je me suis trompé ! L’adultère a disparu du code pénal mais reste une faute dans le code civil et reste donc un motif légitime de divorce pour faute, même si la jurisprudence glisse vers plus de tolérance] ; les couples fonctionnent différemment, confrontés à l’adultère. J’ai connu une femme mariée qui, ayant appris que son mari l’avait trompée, a souhaité le cocufier à son tour. Mon propos n’est pas de donner mon point de vue sur cette situation (j’en ai un !) mais de montrer que le mensonge de l’adultère n’est pas forcément qui foudroie et détruit instantanément un couple dès lors qu’il est révélé. Les équilibres de couple sont des choses complexes et des tas de motifs peuvent détruire un couple (même un couple vivant à l’écart du mensonge) et le mensonge peut briser un couple ayant l’apparence de l’harmonie en plein vol… ou pas.

En conclusion

Vous l’aurez compris, mon propos n’est pas d’encourager l’infidélité, encore moins de promouvoir le mensonge comme facteur d’harmonie du couple. Simplement je veux inciter chacun à savoir prendre du recul par rapport à sa propre histoire avant de généraliser (par exemple je ne déduis pas que ma ligne de conduite soit la meilleure façon de faire durer son couple au moins 25 ans), et ce n’est pas parce que vous ne supporteriez pas être confronté au mensonge de votre partenaire (franchement, qui prétendra spontanément avoir envie qu’on lui mente ?!) que tout le monde sera anéanti par un mensonge, fut-il prolongé dans le temps. Surtout, surtout : vous qui vivez en couple depuis plusieurs années, vous qui avez dépassé la phase passionnelle des trois premiers mois ou des trois premières années, vous savez que maintenir son couple à flot, avec harmonie, réclame des efforts, des compromis, du dialogue, de la patience. Alors ne jugez pas trop durement ceux qui, dans ces difficultés font des choix pas forcément heureux, et qu’il est surtout facile de prétendre a posteriori qu’ils n’étaient pas les bons. On fait toujours ses choix avec les éléments de compréhension et le contexte qui sont présents au moment-même où on les fait ; c’est un peu facile de prétendre, quand le temps est passé, que le contexte a changé, qu’ils étaient, par essence, mauvais.


  1. Disclaimer : à plusieurs reprises dans ce texte, je vais insister sur le fait que le cas général, fut-il majoritaire, n’a pas valeur d’absolu. Que le sens de la nuance est important. Bref, vous l’aurez compris : je ne suis pas du tout en train d’insinuer que tous les « polys » pensent comme ceux à qui je me suis frotté.
  2. Je pourrais développer ici et détailler pourquoi je ne crois pas que le modèle polyamoureux soit « si simple » et forcément gage d’une sexualité et une vie de couple[s] épanouie, mais je n’ai pas l’ambition d’écrire pour l’Encyclopedia Universalis.
    Quitter la version mobile