« Un [burp] s’éteint, un être s’éveille… », slogan parodique fréquemment croisé au cours de mes pérégrinations burposphériques. Car si beaucoup de burps naissent au quotidien, chaque jour amène aussi son lot de « on ferme ! ». Notons au passage que si ouvrir un burp se fait de manière assez semblable sur la vaste burposphère (ça commence généralement par un petit billet d’introduction avec plus ou moins de qui, de quoi, de comment et de pourquoi), il existe en revanche plusieurs façons de le fermer. Petite revue en détail, non exhaustive :
- La fermeture implicite : en fait, rien ne s’est passé sur le burp, sauf que le dernier billet date de 35 mois. Du jour au lendemain, l’auteur n’a plus rien publié sans même laisser un billet expliquant le pourquoi de la fin. On peut alors tout imaginer : le gars est mort d’une crise cardiaque, il a été muté d’urgence au Burnikastan suboriental (un truc où Internet n’existe même pas, t’imagines), il s’est fait gaulé par sa femme « – Ah salaud, c’est toi qui racontes ces ordures sur moi et ta vie sexuelle de débauché ! – Euh ! Mais chérie, ce n’est pas du tout ce que tu crois, laisse-moi t’expliquer mon amour… – Tiens, laisse-moi plutôt t’expliquer à ma façon (Pan !) — Arghhh… ».
- Variante civilisée du [1] : l’auteur laisse son burp ouvert mais laisse toutefois un dernier mot pour annoncer son départ, parfois l’expliquer mais laisse son burp en jachère, accessible, en tout cas. « J’avais ouvert ce burp quand Martine m’a quitté, mais désormais que j’ai trouvé l’amour de Cécilia, ce burp n’a plus de raison d’être ». « Je viens d’être muté au Burnikastan suboriental et d’ici 10-15 ans, quand j’aurai là-bas une connexion Internet, promis j’ouvre un nouveau burp pour vous tenir au courant ». Ou encore « Je suis dans le vol Paris-Washington AL-5723 avec une connexion Internet. Une panne d’un des moteurs vient de se produire. Il est possible que ce billet soit le dernier et je tenais à en informer mes lecteurs. Je vous laisse, j’ai un courriel à envoyer à ma femme ».
Le lecteur qui débarque et trouve ce billet ultime en page d’accueil (selon le principe rétrochronologique qui anime les burps) peut prendre le temps de le découvrir, tout en sachant à quoi s’en tenir. Ceux qui le connaissaient peuvent prendre le temps de le refeuilleter, de temps à autre, comme on prend un livre aimé dont on parcourt rapidement les pages, s’arrêtant parfois à un chapitre.
[Je voulais initialement mettre ici une illustration rigolote, « Martine a fermé son burp », malheureusement, entre temps, le site du générateur de couverture a fermé. Donc, rien. NDLA] - La méthode brutale : hop ! Le burp est fermé et du jour au lendemain, on se retrouve avec une erreur 404 et il ne nous reste plus que les yeux pour pleurer et les 139 fils RSS restant pour se consoler. Variante intermédiaire entre le [2] et le [3], le billet qui indique « ce burp va s’autodétruire demain » et tout l’historique est ensuite propulsé dans le néant du Net. Je ne sais pas, avec la quantité de contenu produite quotidiennement et tout ce qui s’évanouit qui, d’entre l’espace de l’existant et celui du détruit, est le plus étendu. J’ai lu récemment que l’on estimait que 10 % des internautes avait un burp. C’est assez hallucinant.
C’est comme ça qu’est partie Sapheere. Elle a publié un billet d’adieu et 24 heures plus tard, plus rien.
Son dernier texte, paru le 14 octobre 2007, sobrement titré « Adieu » commençait ainsi : « Je voulais partir sans un mot, rien n’est décidé d’ailleurs je ne sais pas, je vais écrire et tenter de vous expliquer, je verrai bien si je publie. » Sapheere (je l’appelle Sapheere bien qu’elle ait signé son dernier texte de son prénom, bien que je ne l’appelais, en privé – je reviendrai plus loin sur la nature de nos liens privés – que par son prénom – je n’aime pas appeler les gens par leur pseudo In Real Life) expliquait en gros qu’elle mettait en péril son couple au travers de sa vie libertine et clandestine, et qu’entre les deux, le choix était net et tranché, son couple passerait avant tout, et adieu donc à Sapheere, adieu le burp, adieu les lecteurs, adieu toutes les personnes qui étaient pour elle un peu plus que des lecteurs. « Je vous dis définitivement adieu, c’est ici que nos chemins se séparent, je ne veux garder aucun contact, s’il vous plaît n’essayez pas de m’appeler je veux faire une croix sur vous malgré tout le bonheur que vous m’avez apporté, c’est la seule façon de m’en sortir. »
Savez-vous quel est le premier sentiment qui m’anima, à cette nouvelle. Pensez-vous que ce fut de la tristesse, de la compassion ou de l’incompréhension ? Non, ce fut la colère.
Sentiment né sur une base assez égoïste, qui me renvoyait aussi probablement à ma rupture avec J*** qui avait choisi, elle aussi, à notre séparation, de tirer un trait sur moi. Certes, le lien que j’avais avec J*** n’était pas du même ordre que celui que j’entretenais avec Sapheere (et d’ailleurs l’impact de ces deux « traits » tirés n’était pas le même sur moi), mais le message était sensiblement le même : quoi que tu aies représenté pour moi, quoi que fussent les liens qui nous unissaient, tu n’existes plus pour moi. Ce n’est même pas la relation qui change de nature, c’est la relation qui est anéantie.
Quels sont les points qui nourrissaient cette colère ?
Il y a le plus simple, le plus évident, celui sur lequel on pourrait facilement s’arrêter : le fait que son « retrait du circuit » m’impose de mettre dans un mouchoir mes espoirs de faire l’amour avec elle. Qu’on ait envie l’un de l’autre, c’était trop évident ; tous les deux mariés, tous les deux en soif d’aventures ; tous les deux partageant une douce complicité par burp et messagerie interposés. Bien que l’occasion m’en eusse été donnée (par l’intermédiaire d’un licencieux ami qui m’invitait à partager son triptyque libertin), je la repoussais et voulais de mon côté prendre mon temps, faire doucement mûrir le désir comme un vigneron surveille son raisin et attend que le fruit soit parfait avant de le cueillir. Vivre avec elle ce que nous aurions, tous les deux, vraiment eut l’urgence de vivre.
Il y a également la sensation d’être abandonné, nié, effacé. « Quoi que tu aies représenté pour moi, je te raye de ma vie, je te zappe de mon champ de vision ». Tels étaient, en quelque sorte, les propos tenus par Sapheere dans son Adieu. Remontaient en moi les douloureux souvenirs de ma séparation avec J*** quand elle fit le choix du black-out total quelques semaines après qu’elle me quitta, alors que je m’étais, de mon côté, battu pour continuer d’avoir avec elle une relation, si fort que fusse son changement de nature (un an après, c’est d’ailleurs chose faite, J*** et moi sommes désormais des copains avec un passé).
Certains pourraient rire de cette affirmation, mais je suis fidèle dans mes attachements. Je ne brûle pas ce que j’ai adoré et quand je me sépare, j’aime rester en contact avec mes « ex ».
Enfin, à la lecture de ce qui provoquait son rangement des voitures, j’avais tout de même l’impression qu’au travers de mon expérience personnelle, de ce que j’avais vécu qui ressemblait en certain point à ce qu’elle traversait, je pouvais être, auprès d’elle, source de conseil, d’accompagnement (et sans vouloir le moins du monde remettre en cause ses choix). J’aurais voulu représenter pour elle la possibilité d’un soutien et non simplement l’un des miroirs aux alouettes de la tentation.
Encore un coup de canif dans mon ego.
***
J’ai rapidement voulu écrire ce billet, y crier ma colère, mais voilà, il ne sortait pas, il a fallu attendre près de trois mois pour que je puisse reprendre sa rédaction et le publier. Trois mois plus tard, l’eau a coulé sous les ponts, d’autres félines sont venues accaparer mes pensées. Pour autant, le souvenir de Sapheere reste vif en moi, et pour toujours cette impression d’être passé à côté de quelque chose.
J’ai eu de Sapheere quelques signes de vie (une expression à la mode). Une apparition fugace sur MSN (sans qu’elle réponde à mon bonjour surpris). Et ces traces étranges fantomatiques ; dans mes statistiques de connexion sur mon burp, la présence clairsemée de visiteur(-euse)(s) en provenance du défunt sapheere.canalblog.com.