[1286] À chaud

J’ai envie, peut-être pour me défouler, de balancer en vrac quelques réflexions après les attentats de la nuit dernière qui ont une nouvelle fois endeuillé Paris. Ça va être un billet foutraque, parce que je ne suis pas un enseignant chercheur ou un politicien habitué à structurer son discours au service de sa thèse. Peut-être parce que je n’ai pas vraiment de thèse à défendre ou que je ne sais même pas formuler celle-là. Ce sera un nouveau billet en vrac, comme celui pondu après les attentats contre Charlie et l’hyper casher (putain, j’ai failli oublier l’hyper casher).

D’ailleurs, que s’est-il passé, dans vos têtes à vous, depuis ce précédent attentat ? Avez-vous changé votre vision du monde ? Avez-vous perdu votre insouciance ou l’avez-vous retrouvée ?

Oh, moi, j’étais resté peu ou prou le même. Le lendemain de l’attentat, je faisais la rencontre d’une femme qui allait prendre une grande place dans ma vie ; alors peut-être cela avait juste un peu renforcé mes convictions hédonistes : qu’il fallait dévorer la vie toute crue et en jouir autant que possible, vu combien elle reste fragile. Et puis c’est tout. Je n’ai pas fait d’effort pour m’intéresser plus à la géopolitique (au delà des 3 minutes quotidiennes de Bernard Guetta – oui, oui, le frère de… – sur France Inter) et mieux comprendre comment tourne notre planète. Je ne suis pas allé voir dans les banlieues si je pouvais aider à y réduire les inégalités.

Ça va être un peu plus difficile – ou un peu plus long – cette fois, pour retrouver l’insouciance, parce que le nombre de victimes est sérieusement en hausse. Et les victimes sont proches. Vous connaissez la théorie des « 7 degrés de séparation » qui prétend que deux individus quelconques sur cette planète ne sont séparées que par 7 degrés au maximum (je connais X qui connaît Y qui connaît … qui connaît Z). Alors pour n’importe qui au Bataclan hier soir, je parie sur 3 degrés maximum. Pour l’instant, je ne connais personne de touché dans mon premier cercle. Deuxième cercle : un blessé – léger, ouf. – mais des amis sont toujours sans nouvelles d’amis. Le bilan va s’alourdir, je le crains, quand l’information aura circulé. Troisième cercle : un mort, déjà.

C’était assez hallucinant, sur Twitter, de voir tous ces visages circuler « avez-vous des nouvelles de … ? #Bataclan »… À chaque fois, se dire : « ouf, je ne le connais pas ». Et puis avec les heures passant : « On l’a retrouvé, blessé, à l’hôpital » ou « c’est trop tard ».  Ce réseau qui s’enflammait d’une solidarité un peu vaine, des RT dans tous les sens pour essayer d’effacer ces degrés de séparation, peut-être.

Il y a des morts, beaucoup de morts, forcément trop de morts.

Mais beaucoup, vraiment ? Combien de morts du terrorisme dans nos pays pour combien de morts de l’autre côté de la Méditerranée, de la guerre ou de la misère ?
Pour un Parisien, la clope reste statistiquement plus dangereuse que la kalachnikov, alors n’arrêtez pas de fumer (enfin, vous pouvez, hein !) ni de vivre… Mais profitez de l’occasion, passée la douleur, la sidération, la tristesse, pour réfléchir à ce qui se passe en vous et ce qui se passe chez ses fanatiques.

Le septuple attentat de la nuit dernière a fait (pour l’instant), moins de morts que le crash de l’Airbus A321 de la compagnie russe Metrojet (qui a coûté la vie à 224 personnes), revendiqué lui-aussi par Daesh même si la thèse de l’attentat n’est pas confirmée à ce jour. Pourquoi est-ce que je n’ai pas été touché de la même façon ?

Chacun profite des attentats pour se renforcer dans ses propres convictions.
Je vois à l’instant un tweet qui parle de Donald Trump disant « Ah ben si à Paris, le port d’arme était autorisé, les choses se seraient sans doute passées différemment ». Mais savez-vous qu’il a raison ? Les choses se seraient certainement passées différemment. Je me faisais cette réflexion, pendant que le Bataclan était encore sous le coup de la prise d’otage. En admettant que le port d’arme soit autorisé en France, en imaginant que le contrôle de sécurité à l’entrée d’une salle de concert te laisse entrer avec ton magnum si tu déclares que tes intentions sont pacifistes. En imaginant que le ou les mecs (ou les nanas, mais c’est une façon de parler) armés ne soient pas parmi les premières victime, il y aurait pu y avoir un héros (comme le militaire dans le Thalys) qui aurait pu réduire le bilan. On ne peut pas le nier.
Mais combien de morts en plus par ailleurs, Monsieur Trump ? Bref. Tout dépend le modèle de société que l’on veut.

À droite (à droite droite), on dénonce évidemment le laxisme, les frontières sans contrôle, l’envahissement de l’Islam et j’en passe (je vous laisse vous même trouver – vous n’aurez pas de mal – les propos gerbants prononcés pour l’occasion).
Moi, à gauche, je me dis qu’on paye la désespérance des « quartiers » et qu’il est urgent de sortir de ce système où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus nombreux (même si une p’tite statistique est venue parler d’un léger changement de tendance en France – mais le problème va bien au delà de la France).

Un témoignage plein de choses sensées, que ne doit pas dissimuler une certaine exaltation en fin d’interview. Bravo Madame Benraad d’avoir su dire toute ces choses :

 

Rien à voir : sur Twitter, j’ai vu un tweet incitant les utilisateurs du système GPS collaboratif Waze de ne pas signaler la présence des forces de l’ordre sur Paris.
Ah ! On veut bien des flics pour courser les terroristes, mais on veut continuer à pouvoir rouler comme des cons le reste du temps : belle mentalité !

« Je ne suis pas islamophobe mais… »
… Je pense qu’on peut quand même s’interroger sur le rôle de l’Islam dans l’islamisme. Abdennour Bidar avait écrit une tribune sur ce sujet, après les attentats de janvier : « Lettre ouverte au monde musulman ». Il en a fait un livre. Je vous invite très chaudement à lire sa tribune, c’était remarquablement intelligent. Moi je vais me commander son bouquin pour aller un peu plus loin.

Je ne supporte aucun racisme. Que ce soit pour des motifs religieux, de couleur ou d’origine, d’orientation sexuelle, l’intolérance à autrui, elle me débecte. Mais je me rends compte aussi combien il est plus facile pour moi d’être fraternel (oui, le troisième volet de notre belle devis) alors que je ne suis pas très égal dans notre société avec ce pauvre con nourrit de haine plutôt que de Label Rouge, qui va finir par être prêt à donner sa vie pour une cause abjecte.
N’empêche que ça me gonfle de voir des nanas cachées sous des tissus à côté de leur mec en tongs, pour être humble devant Allah, bien sûr.

Femme musulmane voilée et homme musulman en short
Cet été, en Crête (ça n’est pas un cas isolé)

Finalement, je crois que je suis un peu intolérant à autrui, quand il est intolérant, raciste, antisémite, islamophobe, sexiste, ou juste con (et ça fait hélas beaucoup de monde). Arrêtons de tolérer les intégristes de tout poil au nom de nos propres idéaux universalistes avant qu’ils (nos idéaux) ne soient anéantis par la haine qu’ils (les intégristes) auront fait germer.
Quand je vous disais que ce serait une note foutraque.

15 gazouillis sur “À chaud”  

  1. #1
     
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    Bello a gazouillé  :
    Le problème est l’Islam et sa doctrine sauvage et impérialiste. L’économie n’a rien à voir là-dedans. C’est l’endoctrination de nos jeunes par des Imans qui haissent notre mode de vie. Tant qu’on n’acceptera pas cela et n’agiront pas en conséquence notre mode de vie est menacé, et nos vies sont menacés.
  2. #2
     
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    Comme une image a gazouillé  :
    L’Islam n’est pas responsable de toute la violence (ou, pour restreindre, tout le terrorisme) du monde. Pour la part de l’Islam, je t’invite à lire le texte d’Abdennour Bidar. Je crois que c’est important d’avoir un avis éclairé pour éviter de croire à des solutions trop simplistes. Par ailleurs, je suis désolé mais ta dernière phrase est confuse et/car syntaxiquement incorrecte, peux-tu reformuler ? Faut-il lire « Tant que nous accepterons cela au lieu d’agir en conséquence, notre mode de vie sera menacé, et nos vies seront menacées » ?
  3. #3
     
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    Rose a gazouillé  :
    Bah, si… ça a un peu avoir avec l’économie aussi. Il y a le mal qu’on voit en surface et celui qui est plus profond. Mais je ne suis pas spécialiste et je trouve difficile de raisonner avec justesse sur ce genre de sujet. Je ne m’en sens pas les capacités non plus faut dire…
  4. #4
     
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    Ladyhawke a gazouillé  :
    Comment ne pas être ébranlé?
    Tu as raison de souligner le distinguo entre l’idéologie politique qui instrumentalisme la religion et la religion elle-même. Mais ce n’est pas là que l’essentiel réside. S’il n’y a pas plus de place pour l’insouciance, au milieu de toute cette insondable horreur, il reste les moments de solidarité fraternelle, les instants de grâce, la fibre humaniste qui vibre et résonne pour nous rappeler, comme tu le fais, l’important… La vie!!!
  5. #5
     
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    columbine a gazouillé  :
    ne serait-ce que sur les 40 dernières années, les “marques” changent mais l’envie de détruire demeure la même. l’IRA, la Fraction Armée Rouge, les Brigades Rouges par exemple n’avaient rien avoir avec les Musulmans Bello alors non le problème n’est pas l’Islam en soi…faut-il vraiment que tu n’aies aucun ami musulman pour dire des choses pareilles. quant à “agir en conséquence”, oui mais vu ton analyse ce n’est certainement pas ce qui va régler le problème de ce type de terrorisme.

    , ils ont frappé les lieux où on aime vivre, rire et s’amuser. il y a bien une haine, la haine des gens heureux. c’est glaçant comme symbole.

  6. #6
     
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    Olivier M. Chapeau a gazouillé  :
    Les assassinats de janvier ont eu deux effets sur ma vie, outre la tristesse :
    – Je suis passé d’athée à “athée fondamentaliste”. Toutes les religions sont, à mes yeux, dépassées et néfastes.
    – J’ai commencé à écouter France Culture et France Inter pour m’instruire et m’élever, alors que j’écoutais avant Ruquier ou de la musique.

    Les massacres de vendredi ont moins chatouillé mon anti-religiosité, puisque la religion est clairement juste un prétexte pour tuer des gens et déclencher haine et violence.

  7. #7
     
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    Comme une image a gazouillé  :
    Je trouve ça compliqué aussi (j’espère que je n’ai pas laissé croire le contraire). Mais j’essaye de progresser dans ma compréhension…
    Je suis sûr que l’insouciance retrouvera vite sa place dans nos vies de privilégiés… et c’est tant mieux comme ça. C’est une des composantes du bonheur.
    Oh, j’ai longtemps trouvé incroyable que dans notre Europe « en paix », les Irlandais s’entretuent en raison (tout du moins en surface) de leur religion.
    Oui, j’ai des amis musulmans, croyants (du genre à pratiquer le ramadan et à ne pas manger de porc) mais du genre à boire de l’alcool (pour certains) et à ne pas porter de voile. De même, j’ai des amis cathos qui ne condamnent pas l’avortement ni l’homosexualité.
    Quelles sont, précisément, « les choses pareilles » que tu me vois dire sans les comprendre ?
    Curieux que les attentats de vendredi t’aient moins « chatouillés » car ils sont commis par exactement les mêmes types de terroristes. C’est d’ailleurs, à mes yeux, tristement un des points « positifs » de ce que nous avons subi il y a 3 jours : des victimes qui n’ont pas été choisies parce caricaturistes ou juives. Des jeunes, quelques enfants, 19 nationalités, toutes couleurs, toutes religions. Il y aura toujours des abrutis pour se dire réjouis de ces attentats, mais ceux qui, en janvier, avaient osé dire « ils l’avaient (un peu/bien) cherché » vont se faire plus silencieux cette fois-ci.
  8. #8
     
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    Olivier M. Chapeau a gazouillé  :
    Précisément, les victimes de janviers étaient choisies sur des motifs religieux : Charlie à cause des caricatures, l’Hyper contre des juifs. D’où ma réaction contre la religion.

    Pour vendredi, les motifs sont de semer la discorde en tuant des gens pour des motifs là encore religieux, mais tellement tirés par les cheveux (une salle de concert, des gens qui boivent ?) que j’ai du mal à y voir autre chose qu’une attaque “de guerre”.

    D’ailleurs, on voit moins de gens demander aux musulmans de condamner les attentats. Comme tu dis, autant certaines personnes trouvaient que Charlie “l’avait cherché” (pfff), autant personne (ou presque) ne trouve de raison à ce massacre.

    Et puis, ce ne sont pas exactement les mêmes terroristes, non ? Ceux de janvier étaient commandités par Al-Queda (il me semble ?) et les derniers par Daech. Proches, mais pas identiques.

  9. #9
     
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    columbine a gazouillé  :
    , la première partie de mon commentaire s’adressait à Bello (son nom figure dans le commentaire, mais j’aurais dû le mettre au début pour que ce soit plus clair)
  10. #10
     
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    Rose a gazouillé  :

    (Non, tu n’as pas laissé croire le contraire)

  11. #11
     
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    Brigit a gazouillé  :
    j’allais commenter -longuement- et puis finalement…

    intéressant mais trop foutraque tout ça, on va dire que c’est l’émotion

  12. #12
     
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    dita a gazouillé  :
    En janvier, j’étais abasourdie, tétanisée et d’une tristesse profonde. Je la ressens encore quand je retombe sur un dessin de Charb ou que je pense à Cabu . Je n’ai pas oublié .
    Depuis vendredi, c’est bizarre ( et un peu culpabilisant) mais je ne suis pas passée par la case tristesse. Je me suis sentie en colère dès les premières heures. Très en colère.
    J’ai une sorte d’agitation interne avec une pulsion de vie importante.
    merci pour ta note
  13. #13
     
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    aurore a gazouillé  :
    Question (foutraque, pour rester dans le thème) :
    Si nous étions en guerre (sic), prendrais-tu les armes pour défendre la France ?
  14. #14
     
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    Mnemosyne a gazouillé  :
    Au bout d’une semaine, les sentiments que je ressens sont très différents du 7 janvier. Dans les deux cas il y a de la tristesse, de la colère, bien sûr. Mais cette fois-ci, je me sens touchée de plus près. Une amie, qui vient me voir de Bretagne, va voir demain un ami à elle qui a perdu sa sœur au Bataclan. Dans mon ministère, trois personnes sont décédées (sans compter le fils d’une collègue). La fameuse théorie des 7 degrés de séparation, qui se rapprochent de moi…

    Certes j’ai plus de chances de mourir de tout autre chose que dans un attentat. Je ne connaissais personnellement aucune des victimes. Mais le sentiment qui domine est très égoïste : je sais désormais que je peux me faire shooter n’importe où dans Paris. Ça ne change rien : je continuerai à vivre comme avant. Ça change tout : la fin de l’insouciance.

  15. #15
     
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    Comme une image a gazouillé  :
    Franchement, je n’arrive pas à faire de différence entre Al-Quaïda et Daech – il y en a sûrement mais ça me paraît être plus de l’ordre du détail qu’autre chose. Ou il y aurait deux « guerres » ?!
    OK !
    (et les autres) » J’ai trouvé un article bien plus clair, documenté, ordonné que le mien et je vous en recommande très vivement la lecture :
    Paris, 13 novembre 2015 – revue Ballast
    La tristesse, pour moi, passe par la proximité avec les victimes. Pour Charlie, je connaissais la plupart des victimes. Pas directement, certes, mais par leurs œuvres. Cette fois-ci, c’était plus diffus. C’était « des amis de … ». Et puis les témoignages, les informations se sont multipliées. J’ai su ce qui était arrivé à deux collègues. J’ai appris que je connaissais la mère (une amie d’enfance, perdue de vue) d’une des victimes « emblématiques ». Cela a créé une longue période de tristesse, diffuse, jamais très intense mais pendant laquelle un rien suffisait à faire monter les larmes aux yeux.
    La putain d’envie de vivre, ma foi, je crois que ce burp en est la preuve depuis des années, non ? :)
    C’est une question compliquée. Déjà, je me demande comment j’aurais réagi si j’avais été au Bataclan. Aurais-je été figé par l’effroi ? Aurais-je eu la rage de sauver ma peau (et rien que ma peau) comme le confie ce journaliste ? Me serais-je sacrifié en héros pour un(e) autre ? Franchement, je n’en sais rien (mais je crois avoir classé ces 3 options de la plus à la moins probable).
    J’ai fait mon service militaire et j’ai souvent raconter cette anecdote : pendant mes classes, nous avons fait des simulations de combat sur le terrain et bien que sachant que je ne risquais absolument rien, j’étais terrifié. Parce que je réalisais à quel point, en situation réelle, j’aurais été vulnérable. J’étais scientifique du contingent, ce qui fait que je n’ai fait qu’un mois de classe, et ensuite de l’informatique. Ça fait de moi un officier de réserve. Si jamais nous nous retrouvions dans une situation où nous étions mobilisés, j’espère que je pourrai servir dans un domaine où je serai compétent, mais je ne crois pas que ce soit comme fantassin. Entre lâcheté et réalisme.
    Rappelle-toi les attentats de 86, c’était des bombes qui tuaient aveuglément dans le métro… Nous avons toujours été vulnérables. Quand la France a commencé ses frappes en Syrie, il avait été annoncé par Daech que la France devenait une cible. Je crois que l’insouciance va revenir, même si les attentats se poursuivent (ce qui est probable). Plus frêle, sans doute. Mais l’instinct de vie est plus fort. Nous savons que nous allons tous mourir un jour ou un autre, peut-être plus tôt qu’on ne le pense, fauché par une bombe ou un tramway, rongé par un cancer ou terrassé par un AVC. Et dans cette liste, c’est l’attentat qui est statistiquement le moins probable.

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