[1303] Les lectures – la contribution de Polymnie

mcginley_dakota_black_cat_2003LA NUIT DES CHATS

Des minets, des miaous, des matous.
Une douzaine, peut-être davantage.
Ils batifolaient sur la couette en velours rouge. Ramassant et étirant leurs petites pattes sous le faisceau de lumière crue, poussière d’étoiles épandue sur la couche depuis l’invisible plafond. Une odeur de musc baignait l’atmosphère, et la musique baroque, au brusque diapason, provenait du même coin d’où jaillit, impérieuse, la voix sèche :
— Déshabille-toi.
— Sûrement pas, protesta doña Lucrecia. Moi là, avec toutes ces bestioles ? Plutôt mourir, je les déteste.
— Il voulait que tu fasses l’amour avec lui au milieu des chatons ?
— Imagine un peu. Il voulait me voir nue au milieu de ces chats. Alors qu’ils me dégoûtent ! J’en suis toute hérissée à ce seul souvenir.
Je commençai à percevoir leurs silhouettes, ses oreilles purent entendre les faibles miaulements de la chattée. Sécrétées par les ombres, elles apparaissaient, prenaient corps, et sur le couvre-lit incendiaire, inondé de lumière, les éclats, les reflets, les brunes contorsions lui tournèrent la tête. Il devina au bout de ces extrémités mouvantes se glissant, aqueuses, courbes, juvéniles, les petites griffes.
— Viens, viens ici, ordonna l’homme dans le coin, doucement.
Elle avait obéi à l’ordre de l’amant dissimulé dans le coin. Debout à ses côtés, docile, curieuse et désirante, elle attendait, sans oublier une seconde la portée féline qui, pelotonnée et turbulente, s’agitant et se léchant, s’exhibait dans l’obscène cercle jaune qui l’emprisonnait au milieu de la couette flamboyante. Quand elle sentit les deux mains sur ses chevilles, descendant vers ses pieds et les déchaussant, ses seins se tendirent comme deux arcs. Ses mamelons durcirent. Méticuleux, l’homme lui enlevait maintenant ses bas, baisant sans hâte, avec minutie, chaque petit bout de peau découverte. Murmurant quelque chose que doña Lucrecia interprétait, au début, comme paroles tendres ou vulgaires dictées par l’excitation.
— Savais-tu que c’est le miel que les matous aiment le plus au monde ? Qu’ils portent au derrière une bourse dont on tire un parfum ?
— Et pourquoi ces flacons de miel? Demanda-t-elle craignant un jeu, une blague, qui auraient ôté tout sérieux à cette cérémonie.
— Pour t’en frictionner, dit l’homme en cessant ses baisers. — Il continua de la déshabiller, après les bas, le manteau, le chemisier ; maintenant il déboutonnait sa jupe. — Je l’ai rapporté de Grèce, du miel des abeilles du mont Hymette. Le nectar dont parle Aristote. J’en ai gardé pour toi, en pensant à cette nuit.
— Ah ça non ! protesta doria Lucrecia. Mille fois non. Avec moi pas de cochonneries.
Elle le disait sans autorité, ses défenses ramollies par la contagieuse volonté de son amant, du ton de celle qui se sait vaincue. Son corps avait commencé à la distraire des miauleurs du lit, à vibrer, à la concentrer, au fur et à mesure que l’homme la libérait de ses derniers vêtements et, prostré à ses pieds, poursuivait ses caresses. Elle le laissait faire, tâchant de s’abandonner au plaisir qu’il provoquait. Ses lèvres et ses mains laissaient des flammes partout où elles passaient. Les chatons étaient toujours là, gris et verdâtres, léthargiques ou animés, chiffonnant l’édredon. Ils miaulaient en folâtrant.
Elle percevait l’adresse de l’homme qui, sans se hâter ni perdre le contrôle de ses doigts, débarrassait Lucrecia de son jupon, son soutien-gorge, son slip, tandis que ses lèvres baisaient délicatement sa chair satinée, sentant sa peau horripilée — par le froid, l’incertitude, l’appréhension, le dégoût ou le désir ? — et les chaudes bouffées qui, convoquées par ses caresses, s’exhalaient de ces formes pressenties. Lorsqu’il devina sur la langue, les dents et le palais de l’amant la touffe crépue de la toison et que l’arôme piquant de ses sucs gagna son cerveau, il se mit à trembler. Avait-il commencé à l’oindre ? Oui. Avec un petit pinceau de peintre ? Non. Avec un linge ? Non. Avec ses propres mains ? Oui. Ou plutôt avec chacun de ses longs doigts osseux et la science d’un masseur. Ils répandaient sur la peau la substance cristalline et vérifiaient la consistance des cuisses, des épaules, des seins, pinçaient ces hanches, parcouraient ces fesses, s’enfonçaient dans ces profondeurs froncées, les séparant. La musique de Pergolèse recommençait, capricieuse. Elle s’élevait en apaisant les sourdes protestations de doña Lucrecia et l’excitation des chatons qui flairaient le miel et, devinant ce qui allait advenir, s’étaient mis â bondir et piauler. Ils couraient sur la couette, la gueule ouverte, impatients.
— Il m’a enduite, puis il a voulu que je lui enduise le dos, où sa main n’arrivait pas. Très excitants ces petits jeux, bien sûr. On s’embrassait, on se touchait, on se caressait évidemment, sans qu’il faille nous déplacer du coin. Jusqu’à me prendre dans ses bras et ainsi, tout emmiellée, me mener au lit.
Ils étaient là, huilés, dégoulinants de miel et d’humeurs, helléniques dans leur nudité et leur maintien, s’avançant vers le charivari des petits fauves. Lui était un lancier médiéval, armé pour la joute, et elle une nymphe des bois, une Sabine ravie. Elle agitait ses pieds dorés et protestait : « Je ne veux pas, ça ne me plaît pas », mais ses bras enlaçaient amoureusement le cou de son ravisseur, sa langue forçait l’entrée de sa bouche afin de boire sa délectable salive.
L’homme avait déposé Lucrecia sous le cône de lumière et, se dégageant fermement de ses bras qui
voulaient l’en empêcher, sans entendre ses prières, avait fait un pas en arrière. Il la contemplait aussi dans l’ombre. Le spectacle était insolite et, passé l’embarras initial, incomparablement beau. Après s’être écartées, effrayées, pour lui faire place et l’observer, tapies, indécises, toujours vigilantes – étincelles vertes, jaunes, moustaches tendues – et la flairant, les bestioles montèrent à l’assaut de cette douce proie. Elles escaladaient, assiégeaient, occupaient le corps emmiellé, piaulant de bonheur. Leurs miaulements recouvrirent les protestations entrecoupées, les demi-rires étouffés et les exclamations de doña Lucrecia. Les bras croisés sur le visage pour protéger sa bouche, ses yeux et son nez des coups de langue empressés, elle était à leur merci. Il suivait des yeux les avides créatures irisées, il glissait son regard sur ses seins et ses hanches, dévalait ses genoux, se collait aux coudes, grimpait sur ses cuisses et se régalait aussi comme ces languettes de la douceur liquide stagnant sur la lune rebondie qui ressemblait à son ventre. L’éclat du miel assaisonné par la salive des chats donnait aux formes blanches une apparence semi-liquide et les menus sursauts qu’y imprimaient les courses et cabrioles des petits animaux évoquaient la molle mobilité des corps dans l’eau. Doña Lucrecia flottait, c’était une nef vive sillonnant d’invisibles eaux. « Qu’elle est belle ! » pensa-t-il. Son corps aux seins durs et aux hanches généreuses, aux fesses et cuisses bien galbées, touchait à cette limite qu’il admirait par-dessus tout dans une silhouette féminine : l’abondance qui suggère, en l’esquivant, l’indésirable obésité.
— Ouvre les jambes, mon amour, demanda l’homme sans visage.
— Ils sont tout petits, ils ne mordent pas, ils ne te feront rien, insista l’homme.
Elle avait fini par y consentir et deux ou trois félins se précipitèrent avidement pour lécher la face cachée de ses cuisses, les gouttelettes de miel distillées par le duvet soyeux et noir du mont de Vénus. Le chœur des lichettes évoqua chez don Rigoberto une musique céleste. Pergolèse se refaisait entendre, cette fois sans force, doucement, lentement gémissant.
L’homme invisible ne l’était plus. En silence, son long corps huileux s’infiltra dans l’image. Lui aussi maintenant était là. Se jetant sur la couette pourpre il s’accouplait à doña Lucrecia. Les miaulements des chatons écrasés entre les amants, s’efforçant d’échapper, yeux exorbités, gueule ouverte, langue pendante, blessèrent ses tympans. Quoiqu’il se bouchât les oreilles, il les entendait toujours. Et bien qu’il fermât les yeux, il vit l’homme juché sur doña Lucrecia. Il semblait s’enfoncer dans ces blanches et robustes hanches qui le recevaient jubilantes. Il l’embrassait avec la même avidité que les chatons l’avaient léchée et naviguait sur elle, avec elle, emprisonné par ses bras. Les mains de doña Lucrecia pressaient son dos, et ses jambes haut levées tombaient sur les siennes, tandis que les pieds orgueilleux se posaient sur ce creux poplité qui embrasait don Rigoberto.
Les chatons, revenus de leur surprise, repartaient à la charge, épongeant les dernières gouttes de miel, indifférents à la bataille du couple.


Ce texte est une nouvelle de Mario Vargas Llosa, extraite des Cahiers de Don Rigoberto, avec quelques coupures visant à en rendre la lecture moins longue dans les circonstances que vous connaissez.
Illustration : McGinley – Dakota black cat (2003)

3 gazouillis sur “Les lectures – la contribution de Polymnie”  

  1. #1
     
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    Audrey et Cristophe a gazouillé  :
    Est-ce que tu arrivais à te concentrer sur ce qu’on te lisait, à être vraiment attentif, dans la situation où tu étais ?
  2. #2
     
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    Audrey et Cristophe a gazouillé  :
    PS
    Aurais-tu pu répondre à toutes les questions qu’on aurait pu te poser sur ce qu’on venait de te lire ? :-)
  3. #3
     
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    Comme une image a gazouillé  :
    C’était variable ; mon cerveau était occupé à plusieurs choses simultanément : essayer de reconnaître la voix qui me parlait, découvrir ou reconnaître le texte, entendre les réactions autour de moi, m’ébahir de ce défilé de lecteurs et lectrices dévoué-e-s, me projeter dans ce qui, peut-être aller suivre, etc.
    Mais ce texte-ci était particulier, c’était une histoire, assez longue et haletante. Oui je crois que j’aurais pu répondre à quelques questions dessus ;-)

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