[157] Comme un éclair

Il était autour de 20 heures. Deux coups frappés sur la porte. Nous voilà elle et moi au pied du mur.

J’enclenchai sur mon lecteur L’hôtel, la reprise par Michaël Stipe du morceau de Gainsbourg L’hôtel particulier de l’album Monsieur Gainsbourg Revisited. Les autres morceaux qui s’enchaîneront seront ceux que j’ai réussi à mettre en file dans la fébrilité des derniers préparatifs, pris par le temps alors qu’elle m’avait annoncé son arrivée.

Au cinquante-six, sept, huit, peu importe
De la rue X, si vous frappez à la porte
D’abord un coup, puis trois autres, on vous laisse entrer
Seul(e) et parfois même accompagné(e).

J’étais chargé de m’occuper de l’ambiance musicale, et elle « du reste ». J’ai un peu empiété sur mes prérogatives, j’ai aussi arrangé l’éclairage (qu’elle voulait feutré) et prévu de quoi nous désaltérer (une bouteille au frais) et de quoi la pénétrer (préservatifs & gel sur une tablette). Tout devait être en place, car voyez-vous, moi je n’allais plus y voir grand chose. Depuis le matin, je transpirais. Je transpirais d’angoisse, de stress, de tous les « et si… » que mon cerveau envisageait, « et si… » qui conduiraient à l’échec de cette rencontre. La nuit qui avait précédé, déjà, n’avait pas été bonne. Je ne trouvais pas le sommeil, je me tournais et retournais dans mon lit. J’avais anticipée cette insomnie, j’avais tenté de la désamorcer en faisant l’amour avec ma femme, mais ce soir-là, comme beaucoup d’autres, elle n’avait simplement pas envie. J’ai tant d’amour et de désir à donner, elle en accepte si peu… J’arrivais à sauver 5 heures de sommeil dans cette nuit. Depuis le matin se secrétait donc sous mes aisselles l’odeur âcre de la peur que je tentai de dissimuler avec un peu de parfum et un rapide coup d’eau savonneuse arrivé dans la chambre de l’hôtel. La transpiration des préparatifs a changé de nature. Je transpirais d’émotion. Je n’avais plus le temps d’avoir peur. Mon visage était rouge et mon cœur palpitait.

Deux coups frappés à la porte, c’était elle. Je plaçai sur mes yeux le foulard que j’avais choisi pour bandeau. Il cacherait un peu de mon émotion, finalement.
Aveugle. D’un pas peu assuré, j’entrouvris la porte et me rassis comme il avait été convenu, entièrement habillé, sur la chaise, immobile.

Une servante, sans vous dire un mot, vous précède
Des escaliers, des couloirs sans fin se succèdent
Décorés de bronzes baroques, d’anges dorés,
D’Aphrodites et de Salomés.

On peut rire des craintes que je formulais à ce moment. La première, qu’elle ne vienne tout simplement pas, était repoussée (crainte qui n’avait rien d’absurde : dans le passé j’ai hélas eu droit à un lapin dans un hôtel, d’une femme qui avait eu peur). Elle était là. La seconde, que ce soit une imposteuse (autour de cette crainte, des tas de variantes : qu’elle soit plus vieille, difforme, moqueuse, violente…) et la troisième, qu’elle soit simplement déçue et tourne les talons… ces deux-là s’évanouirent quand j’entendis le premier son qu’elle prononça. C’était un grand soupir ou un Oh ! qui ne dissimulait pas sa propre émotion de se retrouver à mes côtés, dans la même situation. Elle aussi avait mal dormi. Elle aussi avait eu son cœur agité toute la journée, l’esprit tout entier tourné vers son rendez-vous clandestin du soir avec moi.

S’il est libre, dites que vous voulez le quarante-quatre
C’est la chambre qu’ils appellent ici de Cléopâtre
Dont les colonnes du lit de style rococo
Sont des nègres portant des flambeaux.

Je n’ai pas contrôlé le premier geste que j’ai eu, je n’imaginais pas que ce serait celui-là : j’ai tendu ma main vers elle, comme si j’allais me noyer. Je me noie si je ne te touche pas. Je suis perdu dans le noir et j’ai besoin de ton contact. Les effleurements auraient pu durer longtemps. Nous avions du temps devant nous. Nous découvrions chacun ce jeu pour la première fois. Elle aurait pu lentement me supplicier, faire monter son désir, éprouver le mien. J’étais à sa merci, vous disais-je. Mais le désir ne s’est pas fait attendre, il nous a bien vite emporté l’un contre l’autre.

Entre ces esclaves nus taillés dans l’ébène
Qui seront les témoins muets de cette scène
Tandis que là-haut un miroir nous réfléchit,
Lentement j’enlace Melody.

 

 

J’ai revu M*** quelques jours après.

Frappée par un éclair, un autre, vacillante, au bord du vide.

Un sourire triste, mais un sourire tout de même, passait de temps à autre sur son visage.
Ses yeux, magnifiques, me faisaient baisser les miens. Je souhaitais qu’ils me dévorent encore.
Que notre rencontre ne se résume pas à ces deux éclairs.

Premier éclair de plaisir — qui nous emporte.
Second éclair de destruction — qui punit au prix fort les amants adultères.

 

Merde merde merde ! La vie doit l’emporter. La vie devrait toujours l’emporter.

Et moi, pour la deuxième fois cette année, condamné à voir souffrir une femme à laquelle je tiens sans pouvoir vraiment l’aider.

[156] J’ai niqué

ma montre au concert de Peaches.

La soirée aurait tout à fait pu prendre une autre tournure. Je me serais installé quelque part, dans la salle, plutôt au fond, et j’aurais apprécié le rock tonique de Peaches qui porte terriblement bien son nom (quelle pêche !), j’aurais dansé sur les morceaux les plus entraînants et montré ma joie sur les autres en gigotant des mains.

J’aurais bu une deuxième bière (la première, prise à mon arrivée, 3€50 le demi de Kronenbourg, c’est plus pour perpétuer la tradition des concerts que j’en ai pris une).

Seulement voilà, je suis arrivé tôt (c’est à dire à l’heure), je me suis assis à côté de ceux qui étaient assis, au centre, à peu près au cinquième rang… Et là, tout était différent…

medium_montre.jpgAmi lecteur, je t’informe que moi, Comme une image, burpeur pré-quarantenaire, j’ai pogoté. Si, si. J’ai retiré ma chemise car la chaleur était vive, me retrouvant alors en marcel gris (eh oui carrément, avec même pas un truc rigolo écrit dessus genre « I fucked your girlfriend », trop drôle) entouré de quelques autres fous furieux (un peu plus fous et un peu plus furieux, pour certains ayant abusé de substances prohibées — je ne fais pas référence ici à la Kronenbourg pression) et on bougeait dans tous les sens au rythme des accords de guitare.

La transpiration aidant, le bracelet de la montre que je portais au poignet (comme la plupart des gens) commençait à glisser. Et ce qui devait arriver arriva, il a fini par s’ouvrir, montre tombée à terre, écrabouillée, aiguille des minutes ayant « repris sa liberté » (cf. notre photo du jour).

Je précise au passage que la montre continue de fonctionner et que je dispose de l’heure désormais à 15 minutes près, environ. Ma montre étant devenu une montre gousset au passage.

Ahhhh mais c’était un putain de bon concert.

Parmi les messages forts et à haute portée philosophique diffusé par Mzelle Peaches, je retiens ceux-ci :
— 2 boys 4 every girl
— I don’t want to choose between boys and girls

Au rayon déception, je signalerai juste que la chanteuse a gardé jusqu’à la fin sa culotte et son soutien-gorge. Petite joueuse ! (Alors qu’un groupie a réussi à venir montrer ses fesses une demie seconde).

₪ ₪ ₪ ₪

Une pensée pour M*** qui n’avait pas la pêche, elle.

[154] Dis papa ?

medium_Eurostar.jpgLa dernière publicité Eurostar, que tu n’as pas pu louper, ami lecteur, à moins de rester terré dans une cave depuis 8 ans comme Natascha Kampuch, vu qu’elle fleurit dans tous les abribus et 4×3 de la région parisienne (ami lecteur de province, c’est pareil chez toi ?) est visuellement assez géniale.

Un œuf au plat et quelques haricots forment une composante standard de l’english breakfast.

La légende dit :

LONDRES EN AMOUREUX
100 € A/R POUR DEUX°

Puis une astérisque renvoie sur les conditions écrites en tout petit en bas de l’affiche.

 

La grande réussite de cette image, c’est son pouvoir évocateur. Ma petite fille voit un œuf au plat et des haricots en sauce.

Et nous autres, nous y voyons … euh… une ôde à une alternative pour qui n’est pas fanatique de gastronomie anglaise.

 

Chapeau aux pubards qui ont pondu ce visuel pour leur esprit … fécond ! 

[150] Baiser, c’est facile. Baiser, c’est difficile.

medium_1.jpg

Selon les périodes, selon l’humeur, je suis étonné de la difficulté inouïe ou de la simplicité biblique que j’ai à trouver une partenaire pour faire l’amour.

Au moment même où cette note sera publiée, par le truchement de la mise en ligne programmée, je devrais être à la merci d’une femme que j’aurais désirée, qui m’aura désiré, sur la simple promesse d’une possibilité de plaisir que nous aurions à prendre ensemble. Aucune garantie de part et d’autre, bien évidemment. J’ai lu ses mots, et j’y ai vu cette possibilité. Nous ne nous sommes jamais vus avant ce moment où elle entrera dans la chambre d’hôtel où je l’attendrai, et c’est à peine si nous nous serons parlés. Nous faisons chacun le pari doublement fou suivant : que nous avons mutuellement été honnêtes dans nos expressions sur ce que nous étions et que le désir ne sera pas coupé net par la réalité de nos corps. Appelons ça du sexe facile. Pour moi, l’enjeu n’est pas plus mince que si cette rencontre était le fruit d’une cour assidue de plusieurs semaines ou plusieurs mois (qu’on pourrait appeler sexe difficile). Notre dialogue pourrait se résumer ainsi :
— J’aime beaucoup ce que vous faites.
— Oh moi aussi j’aime beaucoup ce que vous faites.
— Je dirais même plus : vous m’excitez !
— Que puis-je répondre, sinon que c’est réciproque, le savez-vous ?
— Bon, on baise ?
— D’acc. Quand ça ?

▪♦▪

Imaginons la même rencontre qui aurait lieu sur une plage. Ce serait comme la fameuse bédé de Reiser, avec le gars qui passe de fille en fille en leur proposant : « Dites, ça vous dirait d’aller tirer un petit coup avec moi à l’hôtel ? ». Le gars se fait rudoyer par des dizaines de filles jusqu’à ce que l’une d’elles accepte. La première femme que l’on avait vue refuser se met alors à regretter « Pfff ! Y’en a une qui a finalement accepté, mais c’est dingue !!! puis Mais elle est nettement moins bien que moi celle-là, et puis il n’était pas si mal que ça ce type, et puis il était franc, direct, pas comme ces dragueurs à deux balles [là, elle se fait accoster par un gars qui lui sort un pathétique Alors, on bronze ? ] » etc.

Non, soyons sérieux. Imaginons la même rencontre sur une plage, pour le pathétique dragueur que je suis. Alors ça me demande un effort d’imagination sérieux parce que je n’ai jamais réussi à draguer quiconque sur une plage. Bon, ça commencerait par de longs échanges de regards. Et puis si j’ai la certitude que c’est bien moi qu’elle me regarde, je trouve un stratagème pour passer à côté d’elle, puis faire une remarque sur ce qu’elle lit (à supposer qu’elle lise quelque chose, un bouquin, un magazine, le mode d’emploi de sa crème solaire, qu’importe).
« Wahou, Kundera, mais j’adôôôre ! Vous avez lu La Plaisanterie ? (ici le titre d’un bouquin lu il y a une vingtaine d’année) et sinon vous faites quoi ce soir ? »
ou alors
« Bigre ! 200 nouvelles grilles de Sudoku niveau 9 ! Terribeul. Vous connaissez l’algorithme de l’espadon ? Je peux vous montrer ça sous ma tente si vous voulez… »

Une fois ce gigantesque premier pas fait, il faut en ajouter quelques dizaines d’autres ; il faudra qu’elle soit disposée à me découvrir, qu’en nous découvrant l’un l’autre on ne se dise pas au bout de dix minutes qu’elle/il était mignon(ne) mais qu’est-ce qu’elle/il est cruche, etc.

Et puis qu’à un moment, quand l’éclairage et l’alcoolémie seront favorables, qu’un des deux se lance et embrasse l’autre, et puis tout ce qui s’en suit.

Il y a des gens qui sont plus à l’aise avec une première approche physique et qui découvrent s’il y a compatibilité intellectuelle par la suite. D’autres pour qui le chemin inverse est plus facile (j’en fais partie, Internet est du pain béni pour moi). Dans un cas comme dans l’autre, on a toujours le risque de commencer sur une bonne impression et de finir sur une mauvaise.

On a également le risque inverse de s’arrêter à une première impression en demi-teinte et de perdre l’occasion de découvrir, si l’on avait un peu plus gratté, un accord moins manifeste.

▪♦▪

Baiser, c’est facile.
Il y a des moments où l’on ne se pose pas trente six questions. On a un désir et on souhaite le vivre, sans trop de calcul, en espérant juste ne pas faire une connerie.

Baiser, c’est difficile.
La plupart du temps, on s’en pose trop, de questions. On tergiverse. On oui-mais. Que va-t-il/elle penser de moi ? Et est-ce qu’il/elle est si bien que ça ? Est-ce qu’il/elle me mérite ? Et puis je ne suis pas si en manque que ça pour baiser avec n’importe qui. Et puis c’est quelque chose de magique, faut pas le galvauder.

Oui, c’est quelque chose de magique.
Baiser, c’est rien du tout.
Baiser, c’est l’infini (on est prié de ne pas citer Céline).

[147] Coup de théâtre mon cul !

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« Coup de théâtre ! » annonçait ce matin le journaliste France Inter en ouverture de son édition de 8 heures, « Lionel Jospin renonce à déposer sa candidature à la candidature pour les présidentielles de 2007 ».
Voilà un homme (Lionel Jospin, pas le journaliste) qui, apparemment, est bien mal conseillé (on dit ça en général d’un homme qu’on estime auquel on n’ose pas directement faire le reproche mais t’es complètement con ou quoi ?). Il faut dire que depuis son départ — relativement digne, tout de même — suite à son échec en 2002, Monsieur Je-Me-Suis-Retiré-De-La-Vie-Politique rentrait, ressortait, rentrait, ressortait, et ça agaçait plus qu’autre chose. La France doit être 100% clitoridienne (non, ce n’est pas un sondage SOFRES auprès d’un échantillon représentatif de la population de 1007 personnes majeures, je n’ai pas les moyens). Le Parti Socialiste, privé de son leader à la suite de cette défaite mit à sa place François Hollande, qui ne sut jamais imposer son leadership avec assez de fermeté, si bien qu’après le bordel causé en interne à l’occasion du référendum européen, ils se sont retrouvés dans la situation que tu constates, ami lecteur : pas de vrai leader, chacun, n’obéissant qu’à l’intérêt supérieur de la nation (et à leur ego hypertrophié à coups de sondages), concluant sur l’indispensabilité de sa candidature, guéguerre des chéchefs (non, pas de puputsch, ça c’est ailleurs)…

Pourtant, Lionel Jospin avait une vraie légitimité à se représenter. Nul ne doute, après ses cinq années de conduite du gouvernement, sur ces capacités à assumer lapluôtefonxion (la souhaiter, c’est un autre débat que je n’ouvrirai pas), sur ses qualités de leadership, etc. Mais ce joli fond de commerce aura été gâché, à mes yeux, par deux erreurs majeures :
— n’avoir jamais réellement fait son mea culpa sur l’échec de 2002 (dire « j’assume toute la responsabilité » est totalement insuffisant et son « émotion » à La Rochelle devant les jeunes du MJS n’est toujours pas satisfaisant)
— ne pas être revenu plus tôt asseoir sa légitimité : le voilà qui surgit, n’annonçant même pas sa candidature (de facto, il a juste dit qu’il y songeait — très fort — et d’ailleurs, dans son renoncement, pas plus de coup de théâtre que de beurre en broche [NDLR non, ceci n’est pas une locution lepéniste]). Tel le lièvre de la fable, il s’aperçoit que les autres sont partis et ont une bonne avance (enfin, pas exactement tous mais bon) et surtout, que les militants (parce que ce sont eux qui vont désigner leur candidat, et pas les sondages) ne veulent pas d’un sauveur de dernière minute, deus ex machina qui dépassait des coulisses depuis un bon moment (2003, non ?).

Des autres candidats, il en est un autre qui devrait avoir la sagesse de botter — juste cinq minutes — le cul à son ego le temps de faire une déclaration semblable au lieu de foncer droit dans le mur. Le ridicule ne tue pas, Jack. Tu serais formidââââble. 

[146] Sans donner plus de détail

Ne vous laissez pas rebuter par le contenu plutôt rébarbatif de cet article. [EDIT : hélas, l’article n’est plus présent sur la toile, j’aurais dû le copier]
Lisez-le en diagonal, même.

Mais ne ratez pas la fin.

(Mon sourire de la matinée démarrée à point d’heure)